Blanchisserie de Monique

LA BLANCHISSERIE DE MONIQUE

Chers adhérents et amis de l’Association de Quartier Fleury-Arthelon, le texte que nous publions ci-dessous, résulte d’un entretien que nous avons eu avec une meudonnaise, Monique. Elle a bien connu la blanchisserie de ses parents et elle évoque pour nous une activité importante de notre quartier dans la première moitié du siècle dernier.
Merci de nous faire part de vos réactions sur ce témoignage.
Merci de nous proposer, vous-mêmes, vos parents ou votre entourage, des enquêtes ou témoignages personnels sur le passé du quartier en envoyant un message à l’association.

La présidente, Corinne Meyrueis


Monique est une meudonnaise née dans notre quartier en 1936. Elle habite toujours à Meudon. Pour les adhérents et amis de l’Association Fleury-Arthelon, elle a bien voulu évoquer sa jeunesse passée dans la blanchisserie de sa famille qui se situait juste en face de l’actuel Centre de santé de la Croix-Rouge, rue Henri Barbusse.
La blanchisserie de la famille de Monique est l’une des dernières exploitées à Meudon (voir encadré). Les bâtiments existent toujours. Restaurés et aménagés en habitations, ils sont parfaitement visibles depuis l’allée de Reffye.

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Depuis quand votre blanchisserie familiale a-t-elle été exploitée ?

D’après mes recherches, mes ancêtres se sont installés à cet endroit autour des années 1870. Je n’ai pas connu la blanchisserie du temps de mon grand-père, décédé en 1931. Avant la construction de la ligne Paris-Versailles, vers 1900, le terrain s’étendait jusqu’à l’allée de Reffye. Mais les bâtiments principaux de la blanchisserie ont toujours été situés côté rue Henri Barbusse (anciennement rue des Ruisseaux ) comme on peut encore s’en rendre compte aujourd’hui. Mon père a pris la relève en 1931, à 25ans. L’affaire s’est arrêtée en 1963, ma mère étant très malade. Toutes les blanchisseries familiales de Meudon ont par ailleurs disparu au début des années 60, du fait de l’élévation du niveau de vie et de la multiplication des lave-linge dans les foyers.

Vous avez donc passé votre jeunesse à la blanchisserie. Vous rappelez-vous  son fonctionnement ? 

En effet, j’ai “baigné” dans la blanchisserie autour de mes parents, ma grand-mère, mes oncles, mes tantes. On m’a souvent expliqué comment mon grand-père travaillait. Même après mon mariage, en 1955, je me tenais informée de la marche de l’affaire. Je puis vous dire que l’évolution technique a été importante au cours de ces décennies. Mais ce qui n’a jamais changé, c’est le rythme hebdomadaire du travail.

Pourquoi ce rythme hebdomadaire ? Était-ce un choix de vos parents et grands-parents ?

Pas du tout. Il s’était imposé pour des raisons techniques et “commerciales”. Il y avait plusieurs opérations successives à réaliser : faire bouillir le linge, le lessiver, le décrasser, le rincer, le sécher, l’empeser , le repasser…Ces opérations mises bout à bout prenaient 4 à 5 jours. Il fallait en plus consacrer au moins une journée pour les déplacements auprès de la clientèle. On arrive bien à 6 jours. Avec le nettoyage et l’entretien et la réparation des installations, l’approvisionnement en sels Solvay, en charbon et en avoine pour le cheval Bijou, la semaine était quasiment bouclée. Je vous assure qu’il restait peu de temps pour le repos ou la détente en famille le dimanche. Toutes les blanchisseries de Meudon, et j’imagine des autres communes, avaient le même rythme de travail hebdomadaire.

Monique, voulez vous nous dire comment se déroulait une semaine dans votre blanchisserie ?

Bien sûr. Le lundi était réservé à la visite de la clientèle de Paris. Mes parents partaient le lundi matin très tôt avec la voiture à cheval (plus tard ils eurent une camionnette) chargée du linge propre, réparti en paquets ou dans des paniers propres à chaque client, le tout dûment répertorié et étiqueté. Chaque client recevait son panier, en vérifiait le contenu. et donnait en échange son linge sale à laver. C’était une journée longue et harassante.

Monique, qui étaient ces clients ?

La plus grande partie de la clientèle de mes parents et grands-parents était composée de familles aisées de l’ouest parisien, de familles de la noblesse comme les “de La Trémoille”, les “de Ligne”…ainsi que des personnalités du monde politique comme Clémenceau. Cette clientèle s’était constituée au fil des années sur une base de confiance réciproque, au point que, dans certains cas, le paiement du service se faisait par trimestre ou par semestre. Pour chaque blanchisserie, sa clientèle était le vrai fonds de commerce.

Monique, que faisait-on le mardi à la blanchisserie ?

On commençait par identifier chaque pièce en marquant au fil rouge les initiales de chaque client et ensuite on opérait le tri : draps, chemises, le très sale, le moins sale, le blanc, les couleurs. Ce travail occupait 5 ouvrières. Pendant ce temps, mon père, aidé d’un ou deux ouvriers, lançait  la chaudière qui fournissait l’eau pour faire bouillir le linge dans deux “cuviers”. On ajoutait des sels Solvay. L’opération durait toute la nuit. La chaudière avalait ses 1000 kg de charbon.

Nous sommes mercredi.

La journée commençait tôt, vers 3h, pour sortir le linge des cuviers et le mettre dans de grandes barbottes pour le rincer plusieurs fois (rinçage mécanique), puis on basculait le contenu des barbotes dans un chariot que l’on vidait dans les grands lavoirs en ciment (rinçage manuel). Au fil du temps, l’eau du rû d’Arthelon, étant devenue impropre à tous usages autre que l’égout, c’est l’eau d’un puits creusé sur le terrain qui servait aux rinçages. Avant qu’une pompe électrique ne soit installée, c’est le cheval attelé à un manège qui remontait l’eau du puits. Puis venait l’essorage, opération mécanique réalisée dans une essoreuse centrifuge mue par la machine à vapeur puis, plus tard, par l’électricité. Enfin, la journée se terminait par le séchage. Beaucoup de blanchisseries séchaient le linge dans des étendoirs à claire-voie installés sous le toit des maisons. Les plus grosses blanchisseries, dont celle de mes parents, disposaient en plus d’un bâtiment spécial (calorifère) dont le sol était équipé de tuyaux dégageant de la vapeur. Plusieurs fournées étaient nécessaires. Le linge était alors prêt pour le repassage. C’était le travail exécuté le jeudi et le vendredi.

Travail manuel ?

Oui et non. Le petit linge, sorti juste humide, était repassé au fer par des ouvrières payées à la pièce. Mes parents en employaient jusqu’à dix. Aux plus habiles étaient confiés les travaux de repassage amidonné. En revanche, les grosses pièces de linge (draps, torchons, serviettes, nappes) passaient dans des rouleaux à repasser à vapeur. Le vendredi soir, on commençait la confection des paniers et paquets des clients parisiens, travail qui se poursuivait tout le samedi.

Le cycle hebdomadaire était-il achevé ?

Pas complètement, car nous avions des petits clients “de proximité” à Meudon qui nous confiaient tout ou partie de leur linge et qui venaient le récupérer eux-mêmes à la blanchisserie. Nous devions être présents.

Blanchisseur, était-ce un métier lucratif ?

Je ne le pense pas. Il fallait consentir des investissements importants pour rester dans la course, et il me semble qu’une forte concurrence se faisait sentir pour les tarifs pratiqués par la profession. En outre, comme je l’ai signalé précédemment, il y avait beaucoup de travail à la clé. Les dernières années, les fonds de commerce perdaient de leur valeur. Notre blanchisserie est devenue une habitation comme la plupart des autres.

La rue Barbusse  aujourd’hui, à la place de la rue des Ruisseaux. A côté de l’immeuble de brique rouge, le mur de l’ancienne propriété de Monique.

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Pour une information plus générale sur les anciennes blanchisseries de Meudon ( localisation, nombre, fonctionnement, évolution…) cf l’étude réalisée par Jean Ménard, Secrétaire général de la Société des Amis de Meudon, et publiée dans le bulletin N° 164 de janvier 1985.